RETOUR SUR LE CARTOON MOVIE 2025
Organisée par Cartoon, la dernière édition du Cartoon Movie s’est déroulée du 4 au 6 mars à Bordeaux. L’occasion comme chaque année d’observer les tendances du long métrage d’animation européen dans les années à venir. Ces sessions de pitching sont des moments clés pour ces projets en devenir, permettant de les faire découvrir au public des professionnel·les présent·es et de poser les premiers jalons de ces œuvres en devenir.
Toutes les brèves : Le monde de l'animation
Parmi 55 projets pitchés, 19 venaient de France, en coproduction majoritaire ou minoritaire. Un dynamisme remarqué et enthousiasmant pour le secteur, malgré une période de crise.
Côté techniques, une grande majorité des projets est annoncée en 2D traditionnelle ou numérique, plusieurs en 3D, et 4 en stop-motion (dont deux en sneak-preview).
On retrouve parmi les porteurs de projets des réalisateur·rices reconnus comme Anca Damian, venue présenter un projet en concept pour un film de science-fiction (Short stories about love and space), Chloé Mazlo qui développe un projet de long métrage jeune public, adapté d’une bande-dessinée (La Poudre d’Escampette), Aurel et son nouveau film Désert, Vincent Paronnaud et Alexis Ducord qui préparent une relecture contemporaine de L'Île au trésor de Stevenson ou encore Alain Ughetto qui s’essaie à la 3D (Rose et les marmottes).

Désert , Aurel
Notons la présence de deux réalisateurs venus de la prise de vues réelles se lançant dans un projet d’’animation. Will Sharpe (acteur britannique vu notamment dans la série White Lotus ou le film A real pain de Jesse Eisenberg) a présenté Absolute Surrender, une histoire d'amour sur l'identité, l'injustice et la rédemption, se déroulant pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de l'incarcération de 120 000 Japonais-Américains innocents après l'attaque surprise du Japon contre Pearl Harbor. Le réalisateur allemand Werner Herzog a lui décidé d’adapter son propre ouvrage The Twilight World au cinéma, sous le prisme de l’animation. Le film raconte l’histoire vraie d’Hiroo Onoda, un officier du renseignement japonais de la Seconde Guerre mondiale qui refusa de se rendre et continua à mener une guerre personnelle et fictive dans la jungle des Philippines… pendant trente ans. Après le film d’Arthur Harari sorti en 2021 (en prise de vues réelles), il sera intéressant de voir comment le réalisateur s’empare à la fois de cette histoire et de ce médium nouveau pour lui.

Absolute surrender, Will Sharpe
On trouve une grande part de récits historiques ou inspirés d’histoires vraies. Des parcours inédits, surprenants de personnages à travers l’Histoire comme celle d’Ananda, jeune javanaise arrivée d’Indonésie en France, devenue modèle pour Paul Gauguin avant d’être vendue à un cirque (La Javanaise) ; Sargis Mangasaryan, peintre arménien déporté pendant la Seconde Guerre Mondiale (Zako) ; Rahimé Valladier, cowboy mexicain immigré dans les Cévennes (Désert) ; ou encore Anton de Kom, qui a écrit le premier livre sur l’esclavage du point de vue des esclaves (Faya - Journey to Freedom). On voit bien ici la volonté de porter de nouvelles représentations et donner la parole à celleux qui l’ont rarement.

La Javanaise de Fatimah Tobing Rony et Ariel Victor Arthanto
Autre tendance notable, les récits d'émancipation, portés souvent par des personnages féminins qui partent en quête et refusent de se conformer aux cases ou aux normes que la tradition leur impose. Des projets qui mélangent inspiration réelle et fantastique, pour lesquels l’animation apparaît comme le meilleur médium.
C’est le cas de Mu Yi et le beau général de Julien Chheng (Studio La Cachette), fable épique entre mythe et réalité. qui se passe dans une région centrale de Chine et trouve son inspiration dans la réalité : l’existence en Chine de tours à bébés où étaient abandonnés les enfants non désirés - des filles évidemment.
Certains de ces films ont même une dimension autobiographique. Le film Condenaditos de Matisse Gonzalez s’inspire de l’histoire de la réalisatrice (la découverte que son grand-père était le bras droit d’un dictateur et l’impact que cette découverte a eu sur certaines de ses amitiés) pour proposer un film surréaliste à l’univers graphique fascinant, imaginé par Maya Mérigeau (Genius Loci). Un projet développé par Ikki Films pour la France.
De manière générale, de nombreux porteurs de projets ont évoqué l’importance de traiter de tels sujets dans le contexte actuel (réélection de Donald Trump, situation à Gaza, crise climatique).

Condenaditos de Matisse Gonzalez
Au-delà des projets eux-mêmes, le Cartoon est un bon observatoire des tendances de la production indépendante. La question des coûts est évidemment centrale. “Avec un budget total de 316,9 millions d’euros, les films de cette année ont un coût moyen de 5,7 millions d’euros, une chute de 20% par rapport à l’année dernière. Avec plus de la moitié des projets (30) produits par au moins deux pays d’Europe Créative, la coproduction émerge comme le principal modèle de financement pour les films d’animation en Europe.” (Mediakwest) Ce qui était une rareté il y a quelques années, est ainsi devenu la norme aujourd'hui en matière de production de longs métrages.
Pour réduire les coûts, certaines productions concentrent plusieurs étapes de production en une même personne (Julien Chheng qui a fait tout le développement de son film, seul) ou grâce à des innovations techniques comme pour Zako, avec l’utilisation de la VR. Les dessins des personnages sont faits dans des espaces 3D, ce qui entraîne un gain de temps et donc d’argent.
Enfin la question écologique n’est pas en reste. Le studio Foliascope a fait changer son toit pour en faire une centrale photovoltaïque et être totalement autonome en termes d’électricité - écologique et économique !
FOCUS SUR 4 PROJETS EN STOP MOTION
Quatre projets en volume ont été présentés, chacun à différents stades d’avancement.
Encore au stade du concept, produit par les français de Midralgar et les brésiliens de O Par, If I die est un documentaire animé en direction d’un public ado et adultes, sur le parcours d’une femme capturée et torturée sous la dictature brésilienne, qui offre une radiographie du système de répression et de ses méthodes. L’utilisation des marionnettes en textile au côté doux et enveloppant viendra apporter une rupture entre le fond et la forme. Avec un budget prévisionnel de 2,7 millions, le projet est audacieux et on espère qu’il verra le jour.

If I die, Esther Vital
Présenté lui en développement, le nouveau projet en stop motion de Foliascope, Hyacinthe, s’est dévoilé, notamment, grâce à un teaser gourmand et délicieux. Le film raconte le parcours d’un jeune boulanger tiraillé entre les attentes de sa mère, les traditions et son amour pour un jeune faune. Une ode à la Nature, bucolique, fantastique, onirique et poétique. Un film sur la découverte du sentiment amoureux, la tolérance et la réconciliation. Un film familial dont la sortie est prévue pour 2029.

Hyacinthe, Gerlando Infuso
Enfin, deux projets ont été présentés en “sneak preview”. Des films terminés dont les professionnel·les présent·es ont eu la chance de découvrir de longs extraits.
Le Secret des mésanges d’Antoine Lanciaux, long métrage en papier découpé, produit par Folimage. Annoncé comme le premier long métrage en papier découpé sur banc-titre depuis Les Aventures du Prince Ahmed en 1926, ce film sortira le 22 octobre 2025 sur les écrans de cinéma français, accompagné notamment d’une exposition de 60 vitrines qui commencera sa circulation lors du Festival d’Annecy, et d’un roman illustré qui sortira chez Actes Sud.
Les Contes du Pommier de Jean-Claude Rozec, Patrik Pass, Leon Vidman et David Sukup est un bel exemple de co-production entre la République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie et la France qui sortira en France en 2026.
Ces deux longs métrages sont distribués par Gebeka FIlms et on fait l’objet d’un suivi régulier par l’AFCA depuis plusieurs années, notamment dans le cadre du Festival national du film d’animation, qui porte une attention particulière à l’animation stop motion.

Le Secret des mésanges, Antoine Lanciaux
Cet article à été rédigé par Jeanne Frommer, coordinatrice éditoriale du Festival national du film d’animation et du pôle ressources.